Avant-propos
Avant-propos
Ce livre touche à un mot devant lequel on n’entre pas légèrement. Pour moi, cette gravité n’a rien d’abstrait. Une part importante de ma famille a été emportée dans la Shoah. J’écris donc depuis une mémoire blessée, non depuis un poste d’observation extérieur. C’est précisément pour cette raison que je ne pouvais me satisfaire plus longtemps d’un usage du mot « génocide » qui oblige à choisir entre deux erreurs inverses : soit en faire presque un nom propre, isolé de tout le reste de l’histoire humaine ; soit l’étendre sans rigueur jusqu’à l’affaiblir.
Mon propos n’est ni de minimiser la Shoah, ni de minimiser les autres destructions en les maintenant dans l’ombre du cas paradigmatique. La Shoah est un génocide — le plus documenté, le plus systématique, le plus industriel. Sa singularité est indéniable : elle tient à sa méthode bureaucratique, à l’organisation minutieuse avec laquelle l’extermination fut pensée, administrée et exécutée. Mais cette singularité de méthode ne saurait devenir, à elle seule, la définition générale du génocide. Sinon, on confondrait le cas paradigmatique avec le concept lui-même — et l’on abandonnerait à l’innommable tous les peuples dont la destruction n’a pas pris cette forme.
Ce livre part d’une conviction inverse : la destruction d’un peuple peut prendre plusieurs formes, et l’industrialisation n’en est pas une condition nécessaire. Le mot « génocide » garde sa pleine charge pour le cas délibéré ; autour de lui, ce livre propose de construire un vocabulaire plus précis pour que les processus qui mènent à l’extrême cessent d’être innommables.
À force de ne disposer que du mot maximal, on finit par l’user. La vieille fable d’Ésope le rappelle : lorsqu’on appelle trop souvent au loup, l’alarme perd sa force au moment même où elle devrait sauver. Un langage qui ne connaît que le seuil absolu laisse sans nom tout ce qui détruit déjà, sans encore franchir le seuil du mot le plus grave.
Le résultat est pervers : soit l’on force le mot et on l’expose à l’inflation, soit l’on hésite à le prononcer et l’on laisse le processus se poursuivre dans un silence lexical qui désarme la compassion. Ce livre cherche à sortir de cette impasse. Il ne retire rien au pire ; il rend visible ce qui y mène, ce qui en procède, et ce qui, faute d’être correctement nommé, demeure trop souvent hors champ. C’est ainsi, et ainsi seulement, que le mot extrême peut conserver son autorité.
Ce livre ne demande pas d’atténuer l’horreur. Il demande une chose plus difficile : admettre que l’horreur ne dispense pas de penser, et que mieux distinguer n’est pas moins condamner. Le spectre ne dissout pas l’extrême ; il lui rend sa place exacte, et par là même sa force intacte.
Ce livre ne propose pas un traité. Il propose un vocabulaire. La différence est essentielle : un traité exige un mandat ; un vocabulaire n’exige qu’une démonstration.