X — Réduction
Chapitre X — La réduction : de trois variables à deux axes
Le chapitre 2 a posé trois variables : ampleur quantitative, ampleur qualitative, consentement. Les six substrats les ont utilisées toutes les trois — parfois simultanément, parfois l’une ou l’autre, mais jamais aucune. Il faut maintenant réduire.
10.1 — Le test du cube
Commençons par s’assurer que les trois variables sont bien indépendantes — qu’aucune ne peut être déduite des deux autres. Un cube à trois dimensions est le cadre le plus riche qu’on puisse poser ; on ne doit le simplifier que si l’on démontre qu’il est sur-paramétré.
Les deux ampleurs sont-elles indépendantes ? Oui, et c’est démontrable par des cas qui dissocient l’une de l’autre. L’Union européenne a l’ampleur qualitative sans la quantitative : les peuples qui la composent sont toujours là, numériquement intacts, et une part de leur identité politique est dissoute dans un ensemble supranational. Les childfree écologistes ont l’ampleur quantitative sans la qualitative : la culture reste intacte, mais les gens cessent de se reproduire ; au bout d’une génération ou deux, il n’y a plus personne pour porter une culture qui, elle, n’a pas changé. Le Rwanda a les deux. Les trois exemples existent ; les deux ampleurs sont donc genuinement indépendantes.
10.2 — Mais les deux ampleurs répondent à la même question
Indépendantes ne signifie pas orthogonales sur le plan sémantique. Un peuple décimé mais culturellement intact et un peuple numériquement présent mais culturellement dissous ont perdu des choses différentes — mais la question qui se pose à leur sujet est la même. Quel est le degré de survie du groupe en tant que groupe ?
Qu’un peuple survive en nombre mais pas en substance, ou en substance mais pas en nombre, c’est le comment — le mécanisme. Le combien de survie globale, c’est l’axe. La nature de ce qui est détruit — vies, langue, culture, mémoire, statut juridique, démographie — descend au rang de mécanisme. La confusion du moyen et de la coordonnée est l’erreur fondamentale : le « génocide culturel » semble être une sous-catégorie du génocide, comme le « colonialisme doux » semble être une variante du colonialisme. Ce n’est pas une variante — c’est le même phénomène atteint par une route différente.
La réduction est donc la suivante : les deux ampleurs — quantitative et qualitative — se condensent en une seule variable, qu’on peut appeler disparition du groupe. Elle va de la survie intacte à la disparition totale, et elle agrège ce qui reste du groupe comme groupe, quelle que soit la manière dont la disparition a été produite.
10.3 — Les deux axes
Au terme de la réduction, le cadre tient à deux axes.
Horizontal : Disparition du groupe. Survie intacte → altération → disparition totale. Que reste-t-il du groupe comme groupe distinct ? L’axe agrège ampleur quantitative et ampleur qualitative. Un peuple qui a perdu la moitié de ses membres et la moitié de ses traits culturels se situe au milieu de l’axe, au même titre qu’un peuple qui a conservé tous ses membres mais perdu toute sa culture, ou qu’un peuple qui a gardé sa culture intacte mais perdu la moitié de ses membres. Les trois positions ne sont pas identiques dans leurs conséquences, mais elles répondent à la même question.
Vertical : Consentement. Consenti → accepté → subi → invisible. Quelle est la relation du groupe au processus ? Le consenti est le pôle où le groupe est acteur de sa propre disparition (diasporas qui s’assimilent, parents qui ne transmettent pas la langue). L’accepté est la résignation calculée — « on n’y peut rien, autant accompagner ». Le subi est la persécution consciente et contestée — le pôle canonique. L’invisible est la dissolution si lente ou si distribuée que le groupe ne la perçoit pas comme un processus — c’est le cas le plus difficile à nommer, et c’est peut-être le plus répandu.
Deux axes, quatre coins possibles. Un espace fini, parcourable, où chaque cas historique peut être positionné. C’est le carré du génocide. Il fait l’objet du chapitre suivant.